À deux jours des élections générales, l’Ouganda s’est brusquement retrouvé plongé dans le silence numérique. Le 13 janvier 2026, la Commission ougandaise des communications a ordonné la suspension de l’accès public à Internet sur l’ensemble du territoire à partir de 18 heures, invoquant la lutte contre la désinformation, la fraude électorale et les risques d’incitation à la violence. Une décision qui a aussitôt suscité l’inquiétude des organisations de défense des droits humains, au premier rang desquelles Human Rights Watch, qui réclame le rétablissement immédiat de la connectivité.
« La Constitution ougandaise et les engagements internationaux du pays garantissent l’accès à l’information et la liberté d’expression, des droits essentiels en période électorale », rappelle Tomiwa Ilori, chercheur principal à Human Rights Watch. « Restaurer sans délai l’accès à Internet et s’engager clairement à renoncer aux coupures futures est indispensable pour préserver la transparence et l’intégrité du vote. »
La directive a provoqué un arrêt quasi total des services numériques : réseaux sociaux, navigation web, plateformes de streaming, services de messagerie et de courriels ont été rendus inaccessibles. Seules quelques infrastructures jugées critiques, comme les systèmes hospitaliers, bancaires, fiscaux ou encore le portail de la Commission électorale, ont été maintenues. La vente de cartes SIM a également été suspendue, tout comme l’itinérance des données vers les pays de la zone « One Network Area ».
Des outils indépendants de surveillance du trafic, tels que Cloudflare Radar ou Internet Outage Detection Analysis, ont confirmé une chute brutale et massive de la connectivité en Ouganda, attestant de l’ampleur de la coupure.
Cette mesure intervient dans un climat politique déjà tendu. La veille, le gouvernement avait ordonné à au moins dix organisations non gouvernementales de cesser immédiatement leurs activités pour une durée indéterminée. Fin décembre, une figure emblématique de la société civile, Sarah Bireete, avait été arrêtée, renforçant le sentiment d’un durcissement généralisé du contrôle de l’espace civique.
Loin d’être un épisode isolé, cette coupure s’inscrit dans une pratique désormais familière en Ouganda. En 2016 et en 2021, des interruptions similaires avaient accompagné les scrutins, limitant l’accès à l’information et entravant le travail des observateurs, des journalistes et des organisations de défense des droits humains. En 2021, un blackout de cinq jours avait notamment conduit à l’interdiction durable de Facebook, encore en vigueur aujourd’hui.
Ces précédentes coupures avaient également eu un coût économique considérable. Plusieurs études avaient estimé les pertes à des milliards de shillings ougandais, affectant en priorité les petits commerçants et les travailleurs du secteur informel, pour lesquels Internet est devenu un outil vital de survie économique.
Sur le plan juridique, Human Rights Watch estime que ces coupures généralisées ne satisfont à aucun des critères du droit international en matière de restrictions des libertés fondamentales. Elles échouent aux tests de légalité, de nécessité et de proportionnalité et ne peuvent, selon l’organisation, « jamais être justifiées ». Elles contreviennent notamment à l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui garantit la liberté d’expression et l’accès à l’information, ainsi qu’à la Déclaration de principes sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique, laquelle proscrit toute entrave arbitraire à l’accès à Internet.
Pour l’organisation, la portée démocratique de ces coupures est lourde. En privant les citoyens d’un accès libre à l’information à un moment clé, elles compromettent la transparence du processus électoral, entravent l’observation indépendante et réduisent la capacité de la société civile à documenter d’éventuelles irrégularités.
Human Rights Watch appelle ainsi les autorités ougandaises à rétablir immédiatement l’accès à Internet et à prendre des engagements fermes pour renoncer définitivement à ces pratiques. Elle exhorte également les entreprises de télécommunications à respecter les Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, en exigeant une base légale claire pour toute mesure de restriction et en cherchant à en limiter au maximum l’impact.
« Les coupures répétées d’Internet pendant les élections constituent une violation flagrante des droits humains », insiste Tomiwa Ilori. « Les partenaires internationaux de l’Ouganda, notamment l’Union africaine et la Communauté d’Afrique de l’Est, doivent user de leur influence pour exiger le respect des normes internationales et soutenir un suivi indépendant du processus électoral. »
À l’heure où le pays s’apprête à voter, ce blackout numérique apparaît moins comme un instrument de sécurité que comme un voile jeté sur un moment décisif de la vie démocratique ougandaise, nourrissant les craintes d’une érosion durable de la confiance entre l’État et ses citoyens.
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