Il y a quelque chose d’obstinément symbolique dans le choix de ce terrain. C’est là, sur l’emplacement de l’ancien Cinéma Liberté nom chargé d’histoire dans un pays qui en a fait un étendard, que la Guinée a choisi de planter le premier jalon de son renouveau culturel. Ce mardi matin, devant le Premier ministre Amadou Oury Bah, le corps diplomatique et une assemblée d’acteurs culturels venus en nombre, la première pierre du Cinéma Center de Guinée a été posée. Avec elle, c’est toute une vision qui entre en chantier.
Le retour du refoulé
La Guinée n’a pas toujours été absente des écrans. Elle a même, un temps, figuré parmi les pionniers. Mouramani, tourné en 1953, compte parmi les premières œuvres cinématographiques du continent africain. L’âge d’or de Syli-Cinéma-Photo a laissé des traces dans les mémoires. Puis le silence. Des décennies de sous-investissement, d’infrastructures qui s’effritent, de salles qui ferment les unes après les autres jusqu’à ce site du 8 novembre, où l’ancien Cinéma Liberté a fini par n’être plus qu’un souvenir.
C’est précisément là que le ministre de la Culture, Moussa Moïse Sylla, a ancré son discours : non pas dans une promesse abstraite de modernité, mais dans la continuité d’une histoire interrompue. « Protéger aujourd’hui ce qui racontera notre histoire demain », a-t-il déclaré, visiblement ému, devant une assistance qui a senti que quelque chose d’inhabituel se jouait.

L’argent vient de Chine, le projet appartient à la Guinée
Le financement, lui, parle une autre langue le mandarin. C’est Hong Sheng International Guinée SARLU, groupe d’investissement chinois, qui porte le projet. Son représentant, M. Cao Pei, a choisi ses mots avec soin : son groupe ne construit pas des murs, dit-il, mais un pont culturel entre deux nations. La formule est belle. Elle est aussi révélatrice d’une réalité que Conakry assume désormais sans détour : dans ce cycle de la coopération sino-guinéenne, l’ère des mines et des routes cède la place aux industries de la culture et aux infrastructures urbaines de prestige.
Deux ans. C’est le délai que l’investisseur s’est publiquement engagé à tenir. Un engagement solennel, prononcé devant les caméras et le corps diplomatique manière de graver dans le marbre ce qui aurait pu rester une promesse de chantier.
Ce que la Guinée construit à Kaloum ressemble, dans son ambition, à ce que d’autres capitales africaines ont tenté avec des fortunes diverses : un équipement culturel total, conçu comme un catalyseur urbain. Au programme : des salles aux standards internationaux, des laboratoires de production et de postproduction destinés à former la jeunesse créative du pays, un Musée du Cinéma, un Musée Simandou 2040 clin d’œil au grand projet minier qui structure la feuille de route nationale et des espaces commerciaux intégrés.
Le tout est inscrit dans Simandou 2040, le programme de développement du président Mamadi Doumbouya. Comme si la Guinée voulait dire au monde qu’elle ne se contentera pas d’exporter du minerai de fer : elle entend aussi exporter une image.
L’avion décolle, dit le chef du gouvernement
Le moment le plus attendu fut celui du Premier ministre. Amadou Oury Bah n’a pas joué la froideur technocratique. Il a convoqué ses souvenirs enfant, il venait au Cinéma Liberté avant de lancer sa vision avec une métaphore qui a circulé : « Attachez vos ceintures, l’avion va décoller. » Derrière la formule, un message au secteur privé guinéen : il est temps de monter à bord, ou de regarder les autres s’envoler.
Il a aussi adressé une requête, publique et symbolique, au ministre de la Culture : baptiser ce futur complexe du nom d’une grande figure du cinéma guinéen. Un geste de mémoire, dans un pays qui apprend à honorer les siens.

Conakry à l’heure du grand récit
Ce qui se joue sur ce chantier dépasse la seule question culturelle. La Guinée est en train de construire un récit national et elle choisit, délibérément, d’en faire un récit à double entrée : la puissance minière de Simandou d’un côté, le rayonnement culturel de l’autre. Deux paris sur l’avenir, deux manières de dire au continent et au monde que ce pays change de dimension.
Dans vingt-quatre mois, si le calendrier est tenu, le rideau se lèvera sur un équipement inédit en Afrique de l’Ouest. D’ici là, la zone du 8 novembre sera un chantier. Et toute la Guinée, un scénario en cours d’écriture.
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