Quarante personnes, parmi lesquelles des figures éminentes de l’opposition, des avocats et des militants des droits humains, ont été condamnées à de lourdes peines de prison allant de 13 à 66 ans, par le tribunal de première instance de Tunis, dans une affaire qualifiée de « politique » par de nombreuses organisations de défense des droits.
L’ONG Amnesty International a immédiatement dénoncé une « parodie de justice » et un mépris flagrant des obligations internationales de la Tunisie en matière de droits humains. Selon l’organisation, les accusés ont été poursuivis pour le simple exercice pacifique de leurs droits fondamentaux.
Le procès, dont la première audience s’est tenue le 4 mars sans la présence des détenus, a été émaillé de violations du droit à un procès équitable, selon les avocats de la défense. Ces derniers dénoncent des audiences virtuelles imposées sous prétexte de « menace sécuritaire », une justification qualifiée de vague et infondée. Plusieurs accusés ont entamé une grève de la faim, dénonçant leur exclusion physique du tribunal.
Le tribunal a par ailleurs ignoré les recours relatifs à la détention prolongée de certains prévenus, au-delà des délais légaux de 14 mois. Les avocats ont également contesté l’accusation selon laquelle les détenus refusaient de comparaître, précisant qu’ils demandaient à être physiquement présents au tribunal.
Parmi les personnes condamnées figurent six figures centrales de l’opposition : Jaouhar Ben Mbarek, Khayyam Turki, Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Ridha Belhaj et Abdelhamid Jelassi, en détention depuis février 2023. Plusieurs membres du parti Ennahdha, dont Noureddine Bhiri, Sahbi Atig et Said Ferjani, ont également été visés, certains déjà incarcérés dans d’autres affaires à caractère politique.
Le procès a également concerné des défenseurs emblématiques des droits humains, dont Kamel Jendoubi, Ayachi Hammami et Bochra Bel Haj Hmida, ainsi que des hommes d’affaires et actionnaires de médias privés. Des condamnations par contumace ont aussi été prononcées, notamment contre Riadh Chaibi et Ahmed Nejib Chebbi.
Le verdict intervient dans un contexte de répression accrue des voix dissidentes en Tunisie. Depuis plusieurs mois, des journalistes, avocats, militants et opposants politiques dénoncent un climat de plus en plus autoritaire, marqué par l’ingérence de l’exécutif dans le pouvoir judiciaire.
Lors des audiences, l’accès au tribunal a été restreint aux journalistes et aux observateurs de la société civile, y compris des représentants d’Amnesty International et du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), qui ont vigoureusement protesté contre cette décision.
L’enquête repose en grande partie sur des éléments jugés douteux, comme des messages téléphoniques évoquant des réunions avec des diplomates étrangers ou des discussions internes sur une opposition pacifique à ce que les prévenus qualifient de « coup d’État » du président Kaïs Saïed.
« Aucun individu ne devrait être puni pour l’exercice pacifique de ses droits fondamentaux », a martelé Erika Guevara Rosas, directrice des politiques à Amnesty International, qui demande la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes détenues pour des raisons politiques.
L’affaire relance le débat sur l’indépendance de la justice en Tunisie, pays qui était autrefois salué comme le berceau du Printemps arabe. Aujourd’hui, de nombreux observateurs s’inquiètent d’un retour progressif à un autoritarisme marqué, où toute contestation est assimilée à une menace pour l’État.
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