La Tunisie fait face à l’une des répressions les plus étendues contre la société civile depuis la révolution de 2011. Dans un nouveau rapport publié ce jeudi, Amnesty International accuse les autorités tunisiennes d’avoir intensifié une « campagne systématique de harcèlement » visant ONG, défenseurs des droits humains et organisations travaillant sur les migrations, la démocratie ou la lutte contre la corruption.
Selon l’organisation, le pouvoir a recours à un arsenal croissant de mesures arrestations arbitraires, gel d’avoirs, restrictions bancaires, descentes policières, enquêtes fiscales massives et suspensions judiciaires justifiées par la lutte contre « les financements étrangers suspects » et la protection « des intérêts nationaux ».
Des travailleurs humanitaires poursuivis comme des criminels
Dans un tournant inédit, six travailleurs humanitaires du Conseil tunisien pour les réfugiés (CTR) sont désormais poursuivis au pénal pour des accusations exclusivement liées à leur travail avec les réfugiés et demandeurs d’asile.
Deux d’entre eux Mustapha Djemali et Abderrazek Krimi sont détenus depuis mai 2024 en préventive. Ils encourent jusqu’à 13 ans de prison pour avoir « assisté » des migrants, une accusation qu’Amnesty qualifie d’« abusive ».
D’autres ONG, dont Tunisie Terre d’Asile, sont également dans la ligne de mire, avec des employés détenus depuis des mois sur la base de charges similaires.
Vagues de suspensions et raids ciblés
Rien qu’au cours des quatre derniers mois, au moins 14 ONG tunisiennes et internationales ont vu leurs activités suspendues pour 30 jours par décision de justice une mesure rarissime depuis l’adoption du Décret-loi 88 en 2011 qui libéralisait la vie associative.
Parmi elles, plusieurs organisations emblématiques de la transition démocratique :
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ATFD (Association tunisienne des femmes démocrates),
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FTDES (Forum tunisien des droits économiques et sociaux),
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Nawaat,
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OMCT – section Tunis.
Plusieurs de ces organisations affirment n’avoir jamais reçu le préavis obligatoire, rendant les décisions « arbitraires ». ATFD a dû fermer ses centres d’accueil pour femmes victimes de violences, une conséquence « dévastatrice », selon l’ONG.
Criminalisation du financement étranger
Depuis 2023, le président Kaïs Saïed et plusieurs membres de son administration multiplient les accusations contre les ONG, les qualifiant de « traîtres », « agents de l’étranger » ou encore de promoteurs d’un prétendu « plan européen » d’installation de migrants subsahariens en Tunisie.
Dans ce contexte, des dizaines d’associations font l’objet d’enquêtes bancaires, fiscales et judiciaires. Certaines ont vu leurs comptes gelés, d’autres se sont fait imposer des restrictions bancaires « abusives » entravant l’accès aux fonds étrangers, essentiels à leur fonctionnement.
Deux banques ont même exigé la fermeture pure et simple des comptes d’organisations ciblées, conduisant l’une d’entre elles à fermer son bureau en Tunisie.
Amnesty International elle-même sous enquête
L’escalade atteint un niveau inédit : depuis fin 2024, même le bureau régional d’Amnesty International à Tunis est visé par une enquête pour « financements suspects », menée en parallèle par la brigade financière et le parquet.
Les enquêteurs ont réclamé des années de documentation et convoqué plusieurs membres de l’organisation, alors même qu’Amnesty affirme avoir « fourni l’ensemble des pièces justificatives exigées par la loi ».
Une dérive autoritaire assumée ?
Pour Amnesty, cette répression multiforme porte les marques d’une stratégie de recentralisation autoritaire sous couvert de lutte contre les ingérences étrangères.
« Les autorités démantèlent méthodiquement l’un des piliers de la révolution de 2011 : la société civile », déclare Erika Guevara-Rosas, directrice principale pour la recherche et le plaidoyer à Amnesty International.
« La Tunisie étouffe l’espace civique, criminalise la dissidence et s’installe dans une logique de confrontation avec les droits humains fondamentaux. »
L’organisation appelle à la libération immédiate des défenseurs détenus, à la levée des gels d’avoirs et à la fin des suspensions arbitraires. Elle rappelle que, selon le droit international, les ONG ont le droit de recevoir des fonds étrangers sans ingérence abusive.
Un climat de peur qui s’étend
Les campagnes de diffamation en ligne orchestrées par des cercles pro-gouvernementaux, qualifiant les ONG de « mercenaires » ou « agents infiltrés », ajoutent à un climat déjà lourd.
Les organisations travaillant sur l’environnement, la surveillance des élections, les droits des migrants, l’égalité de genre ou la lutte contre la corruption affirment désormais opérer dans une atmosphère de « risque permanent ».
Une Tunisie sous pression
Alors que le pays fait face à une crise économique profonde et à des tensions politiques croissantes, les observateurs internationaux craignent que cette offensive contre la société civile ne marque un tournant durable dans le rétrécissement des libertés publiques.
Pour Amnesty International, la répression actuelle n’est pas une série de mesures isolées, mais « une architecture de contrôle » qui pourrait durablement remodeler la vie politique tunisienne.
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