Dans le faste solennel du Palais Mohammed V, le chef de l’État guinéen, le Général Mamadi Doumbouya, a reçu ce jeudi des mains du président du Conseil National de la Transition (CNT), Dr Dansa Kourouma, le projet de la Nouvelle Constitution. Une cérémonie officielle qui marque une étape charnière du processus de transition en Guinée, enclenché depuis le 5 septembre 2021. Mais derrière les discours d’unité nationale et de souveraineté populaire, l’événement s’inscrit dans un climat politique sous haute tension, où la défiance d’une partie de la population et des acteurs politiques civils reste palpable.
Une cérémonie aux allures de sacralisation d’un processus controversé
En présence du Premier ministre Amadou Oury Bah, des piliers de la présidence et du gouvernement, du corps diplomatique et des leaders religieux, la remise du texte constitutionnel s’est déroulée dans une mise en scène soigneusement orchestrée, censée témoigner de l’unité des institutions et du sérieux du processus. Le président du CNT, Dr Dansa Kourouma, a retracé les grandes étapes de l’élaboration du texte : consultations nationales, débats citoyens, contributions des forces vives, et validation finale par un panel d’experts.
Mais si le processus se veut participatif et inclusif dans sa forme, nombre d’observateurs pointent des zones d’ombre sur la réalité de la participation citoyenne, notamment l’absence d’une réelle opposition structurée, marginalisée depuis le coup d’État de 2021. Les consultations, bien que largement annoncées, n’ont pas convaincu tous les segments de la société, en particulier les mouvements sociaux et certains partis politiques qui dénoncent un « processus unilatéral habillé de dialogue ».
Neutralité présidentielle ou pilotage discret ?
Dr Kourouma a salué la « neutralité » du chef de l’État dans l’élaboration du texte, affirmant qu’il n’est jamais intervenu dans son contenu. Une déclaration qui vise à renforcer la légitimité du projet, mais qui soulève aussi des interrogations : dans un système de transition dominé par le pouvoir militaire, la séparation entre initiative politique et arbitrage institutionnel reste floue.
Le Général Doumbouya, bien que silencieux sur les dispositions du texte, reste le centre de gravité de la transition. Sa parole, rare mais décisive, continue d’orienter le tempo du processus et d’en fixer les lignes rouges.
Une Constitution pour la refondation ou pour le pouvoir ?
Annoncée comme le socle de la « refondation institutionnelle », cette nouvelle Constitution devrait, selon ses promoteurs, garantir la stabilité, l’inclusivité et la modernisation des institutions guinéennes. Elle ouvre la voie à un référendum constitutionnel prévu pour le 21 septembre 2025, avant la rédaction des lois organiques nécessaires à son application.
Toutefois, des voix critiques s’élèvent quant à la finalité réelle du texte, craignant qu’il ne serve à légitimer une transition qui s’éternise et à préparer une reconversion politique du pouvoir militaire. Les promesses de retour à l’ordre constitutionnel, bien qu’annoncées, peinent à convaincre sans un calendrier électoral clair ni garanties sur la non-candidature du chef de l’État aux futures échéances.
Un enjeu de souveraineté… et de crédibilité internationale
La forte présence du corps diplomatique lors de la cérémonie n’est pas anodine : la communauté internationale, en particulier la CEDEAO, suit de près ce processus. Pour le régime guinéen, la remise du projet constitutionnel est aussi un signal destiné à rassurer ses partenaires sur sa volonté de conduire une transition « organisée et responsable ».
Mais le compte à rebours est lancé. La vulgarisation du texte et l’organisation du référendum devront se faire dans un climat politique encore fragile, où la transparence du processus sera scrutée. Tout faux pas pourrait entacher la crédibilité du projet et raviver les tensions.
Une nouvelle page, mais pas encore tournée
La remise officielle du projet de Constitution n’est pas une fin en soi. Elle marque un tournant décisif, mais laisse ouvertes de nombreuses interrogations : quel sera le rôle effectif de la société civile dans la suite du processus ? Quelle garantie de pluralisme démocratique dans un contexte de militarisation de l’espace politique ? Et surtout, cette nouvelle Constitution portera-t-elle véritablement la voix du peuple ou servira-t-elle à consolider l’ordre établi ?
À ce jour, la Guinée reste suspendue entre deux trajectoires : celle d’un retour à un ordre constitutionnel crédible et celle d’une transition prolongée à l’issue incertaine.
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